Lundi 20 septembre 2010 1 20 /09 /Sep /2010 22:32

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    Un récent article d’ « Alternatives économiques » que l’on peut lire sur la toile ne manquait pas de dénoncer la surenchère sécuritaire et l’inefficacité des politiques répressives en matière de sécurité. Alors que le gouvernement actuel mène une course tous azimuts sur les questions de sécurité, que le « discours de Grenoble » et les expulsions de Roms font couler beaucoup d’encre, un bilan récapitulatif de la politique menée jusqu’alors était le bienvenu. Avec une cascade de chiffres à l’appui, l’article montre bien qu’en dépit de l’apparente baisse générale de la délinquance, les actes de grande délinquance et les violences faites aux personnes ont inexorablement explosé ces dernières années. Mais, de l’autosuffisance de la droite sur sa politique sécuritaire aux railleries – certes légitimes – de la gauche, il me semble qu’une réelle prise de conscience de l’enjeu des questions concernant la sécurité doit s’opérer pour ne pas sombrer une fois de plus dans cette sempiternelle opposition droite/gauche, où chacun des deux camps se renvoie stérilement la balle.

 

    Qu’une politique entièrement fondée sur le zèle répressif soit vouée – à moyen ou long terme – à l’échec, nul ne songerait à le révoquer en doute. Le paradoxe est flagrant, et pour ainsi dire, insoutenable : alors que Nicolas Sarlozy a fait de la sécurité le fer de lance de sa politique, depuis son passage au ministère de l’Intérieur jusqu’à son mandat présidentiel, force est de constater que les résultats escomptés n’ont pas été au rendez-vous. Quid de la baisse des effectifs policiers, et de leurs conditions de travail de plus en plus difficiles ? Pis encore, le sentiment d’insécurité n’en a pas moins diminué. Des déchéances de nationalité aux expulsions massives, venant accroître par là les amalgames entre immigration et délinquance dont se délectent les extrémistes en tous genres, nous avons de quoi être dubitatifs quant aux réels effets de ces mesures qui n’ont finalement qu’un objectif, à peine dissimulé : attirer un certain électorat « lepéniste », qui préfèrera sans nul doute, l’original à la copie. Nous pouvons même craindre que cet arsenal répressif en matière législative vienne encore attiser les haines sociales, accroître les clivages, rompre la concorde, et dresser les citoyens les uns contre les autres – ce qu’avait déjà entrepris en partie le « débat » sur l’identité nationale (je renvoie pour cela à l’excellent article d’Hadrien Ghomi). Que ce décorum médiatique s’inscrive dans des visées électorales précises, c’est une autre évidence, d’une banalité presque déroutante. Toutefois, l’UMP ne court-elle pas le risque d’un isolement sur l’échiquier politique, d’autant plus dommageable qu’elle prétend se faire le chantre de l’ouverture ? La politique actuelle a créé des remous, y compris chez les électeurs de la majorité, dont beaucoup se sont sentis humiliés dans leurs convictions humanistes (car oui, on peut être de droite, être attaché aux principes républicains, et autant que faire se peut, aux droits humains fondamentaux). La recette de ce cocktail explosif consistant à mélanger interventions musclées sous les feux des caméras, rhétorique sécuritaire et incrimination de minorités – dont la définition reste floue… – ne semble plus fonctionner, et les citoyens ne sont pas dupes. Même réadapté en fonction des ambitions du moment, un scénario ne se reproduit pas deux fois ; l’Histoire non plus. Je passe sur les violations honteuses des lois de la République, maintes fois décriées ces derniers temps par de brillants historiens, sociologues et juristes, pour ne citer que Patrick Weil ou Gérard Noiriel. Je passe aussi sur la souillure de l’image de notre pays (vous savez, celui de Voltaire et de la tolérance) dont la presse étrangère vient nous rappeler amèrement et quotidiennement, la sinistre réalité.

 

    Partageant donc le point de vue de ceux qui récusent les dérives sécuritaires que notre gouvernement inflige à notre pays, je conserve pourtant la conviction qu’il convient de ne pas jeter aux orties ces épineuses questions relatives à la sécurité, au moins pour ne pas céder face aux séditieuses tentations populistes. La colère de l’humaniste doit céder la place à la conscience du citoyen. Sans pour autant occulter ce qui doit rester les priorités politiques fondamentales – à savoir l’emploi, les services publics, la redéfinition de notre système éducatif, la lutte contre la précarité et les inégalités –, il me semble que la gauche et les démocrates plus généralement, doivent réinvestir à la fois sur le plan théorique et politique, la question de la sécurité ; et ce, au moins pour une double raison. La première, plus philosophique, est certainement la plus importante. Si de prime abord la droite traditionnelle s’est toujours montrée plus sensible aux thématiques touchant à la sécurité, cette dernière constitue pourtant une des prérogatives fondamentales de tout homme. Nul n’est libre dans un Etat où règnent insécurité et incivilités. C’est la leçon que nous donnait Spinoza, il y a presque quatre siècles de cela. Mais qu’entendre par sécurité ? Il s’agit, dirons-nous vite, de l’absence de dangers et de crainte. Bien entendu, l’essence même de la vie est d’être, par définition, dangereuse et constamment en proie aux aléas et à la fragilité. C’est ce qui fait de la sécurité un combat sans cesse renouvelé, dont l’Etat doit être le garant et le protecteur s’il ne veut pas voir s’installer en son sein la « guerre de tous contre tous » que décrivait Hobbes dans son Léviathan. A trop vouloir opposer sécurité et liberté, ne fait-on pas insidieusement le jeu des extrémistes ? Ecoutons donc une fois de plus Spinoza, certainement l’un des plus lucides sur la question : l’Etat est fait, écrit-il dans le chapitre XX du Traité théologico-politique, « pour libérer l’individu de la crainte, pour qu’il vive autant que possible en sécurité, c'est-à-dire conserve, aussi bien qu’il se pourra et sans dommage pour autrui, son droit naturel d’exister et d’agir. (…) La fin de l’Etat est donc en réalité la liberté ». Que la sécurité ne fasse office de liberté, heureusement, car il suffirait dans ce cas d’être et de se sentir en sécurité pour être heureux. Mais elle n’en reste pas moins l’une des conditions d’exercice de cette liberté, insuffisante certes, mais nécessaire. C’est ce qu’a, me semble-t-il, oublié la gauche.

 

    Ce qui m’amène à la deuxième raison de ne pas mépriser entièrement ce qui doit concourir à préserver la paix civile. N’oublions pas que la capacité de la gauche à proposer un programme résolument alternatif et crédible sera la condition sine qua non de son éligibilité pour des élections présidentielles, qui, rappelons-le malgré le climat prématuré d’euphorie, ne se joueront pas dans les sondages. La gauche et les forces démocrates ne devront pas se cantonner à s’ériger en force d’opposition, et ne pourront seulement être ces sycophantes si décriés de l’Athènes classique, lançant à tout va des accusations en espérant récupérer quelques oboles. Au travail !

 

Jan SYNOWIECKI, secrétaire du club

Par Jan Synowiecki
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